Les tirailleurs

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Un aperçu  par Sokhna Sané, Département Histoire-UCAD

Introduction

Les tirailleurs sénégalais ont fait l’objet de plusieurs écrits notamment leur contribution dans  les deux guerres mondiales. Mais,  nous voulons étudier une facette négligée par les historiens mais également par la mémoire collective c’est-à-dire leur participation dans la guerre d’Algérie.

Nous rappelons d’abord brièvement l’action des tirailleurs durant la conquête coloniale, les deux guerres mondiales et enfin nous  montrons leur action dans la guerre de décolonisation en Algérie à partir de travaux scientifiques et de témoignages oraux faits dans le territoire du Sénégal.

 

I-L’action des tirailleurs sénégalais : de la conquête coloniale aux deux guerres mondiales

Le premier bataillon de tirailleurs sénégalais fut officiellement créé le 21 juillet 1854 par l’empereur Napoléon III à Plombières dans les Vosges grâce au Gouverneur du Sénégal et Dépendances, Faidherbe. Jusqu’au début du XXe siècle, le recrutement se fit par le rachat des esclaves par les français à leur maître. Par la suite, l’enrôlement volontaire dominait le mode de recrutement et le régiment était ainsi composé d’esclaves affranchis, de prisonniers, d’hommes libres et de fils de chef. Ces recrues provenaient principalement des divers territoires de l’Afrique occidentale mais certaines venaient également du reste de l’Afrique, et même d’Asie car il y eut des tirailleurs Algériens (1861-1863), gabonais (1887), haoussas (1891), annamites (1884), des volontaires de la Réunion (1883-1885), des tirailleurs Sakalaves pendant la campagne de Madagascar de 1885, des tirailleurs Comoriens, de Diégo-Suarez.

En Afrique occidentale, un certain nombre d’Africains s’engagèrent par esprit d’aventure attiré par le prestige de l’uniforme, la solde et une prime d’engagement assez élevées et la capture d’éventuelles  femmes. Ils étaient également attirés les nombreux avantages liés à la fonction notamment l’exemption à l’impôt et au travail forcé. (Clayton, 1994 : 412). Mais à partir de 1912, l’administration française introduit la conscription dans ses territoires d’Afrique occidentale, basée sur un système aléatoire de quotas (1 à 2 %  des adultes aptes de chaque cercle administratif) et l’appelé servait ainsi pour quatre ans (Idem : 414 ; Echenberg, 2009 : 38-41).

Ces  tirailleurs sénégalais appelée « force noire » par le Général Mangin firent la conquête de l’Afrique occidentale avec comme terrain d’essai le Sénégal où ils aidèrent à combattre les principaux résistants notamment au Soudan entre 1890 et 1891 et en 1891-1900 au Congo-Nil et au Maroc, avec la prise de la ville de Marrakech.

Ils participèrent également à  la première Guerre mondiale (1914-1918). Pour cette guerre, l’Afrique occidentale française (AOF) envoya 17500.000 tirailleurs et récolta 30.000 morts (Echenberg, 2009 : 156). Ils s’illustrèrent dans toutes les grandes batailles et firent l’objet de décorations et sont fortement présents dans la mémoire de la Grande Guerre. En effet, dés l’immédiat après-guerre, un monument aux héros de l’Armée noire a été élevé à Bamako. A Dakar, un monument sculpté en 1923 par Ducuing a été aussi érigé en 1924 à la gloire des poilus français et sénégalais de la Grande Guerre. Enfin, le Président sénégalais, Abdoulaye Wade institua la journée du tirailleur le 23 août 2004 et par la même occasion baptisa la statue de Ducuing, Demba et Dupont qu’il réinstalla devant la gare après dix neuf années passée dans le cimetière catholique et militaire de Bel-air.

La seconde guerre mondiale vit également la contribution de l’AOF avec un contingent fort de 200.000 tirailleurs sénégalais et la perte de 25.000hommes. Comme pour la première Guerre mondiale, le souvenir de la seconde guerre est représenté au Sénégal par des monuments érigés à la mémoire des soldats coloniaux au cimetière de Bel-air à Dakar qui témoigne de la violence des combats vécus par les tirailleurs ; mais également par le cimetière de Thiaroye où furent fusillés et enterrés des tirailleurs sénégalais en 1944. A l’instar des  soldats de la Grande Guerre, ils font l’objet d’étude dans les ouvrages, dans les manuels scolaires et occupe une place prépondérante dans le musée de l’Armée de Dakar.

Après ces deux guerres mondiales, les tirailleurs sénégalais furent utilisés dans les guerres de décolonisation notamment en Indochine et en Algérie.

 

II- Les tirailleurs sénégalais dans la guerre d’Algérie

La guerre se déroula dans un contexte particulièrement difficile marqué par la défaite de l’armée coloniale française à Diên Biên Phu (Indochine) en 1954. Presque tous les rescapés du Vietnam furent transférés vers l’Algérie. A ce propos, la plupart des tirailleurs interrogés confirment avoir vécu ses deux guerres. Aussi, au début du conflit algérien, la majorité des tirailleurs sénégalais furent des anciens combattants de l’Indochine. Quand ils débarquèrent en Algérie, la crise Algérienne avait déjà pris une allure de guerre mettant aux prises l’armée française bien équipée et le Front de Libération Nationale (FLN). « Ceux-ci bien habillés, en civil, procédaient par des tirs de harcèlement avant d’attaquer et de dominer les forces occupantes. Mais faute d’avion et d’éléments motorisés, l’armée coloniale arrivait à renverser la situation grâce à l’aviation et à l’artillerie »[1] martèle un tirailleur.

Cependant, avec l’attisement du conflit en 1956, le gouvernement colonial décida de renforcer l’armée coloniale en Algérie. C’est à partir de cette date que furent recrutés la plupart des tirailleurs interrogés au Sénégal comme l’a confirmé l’un d’entre eux : « Après les terribles attentats commis par les indépendantistes algériens dans presque tous les chefs-lieux en Algérie contre les intérêts des Français ; la Métropole procède par un recrutement massif de soldats. La sélection au niveau de notre camp, de notre caserne a été rigoureuse. J’ai été choisi et c’est ainsi que nous étions partis en Algérie »[2].  Dans ces recrues, il y eut des volontaires comme Soutougoune Goudiaby qui soulignaient que « les Français demandaient des volontaires pour la guerre d’Algérie. Mais, puisqu’ils n’avaient pas pu obtenir le nombre de recrues nécessaires, ils désignaient la compagnie. Je me suis porté volontaire pour aller en Algérie »[3]. Mais il faut noter que le nombre d’appelés fut largement supérieur aux volontaires. Le Maroc représentait également un réservoir de tirailleurs pour la guerre d’Algérie notamment après l’indépendance de ce territoire comme l’atteste ce soldat « « Porté volontaire, je suis embarqué sur le Maroc en 1956 .Un an après, le Maroc a obtenu son indépendance. Et pour ne pas revenir au Sénégal et repartir, l’autorité française a préféré nous faire passer sur la frontière algéro-marocaine. Nous sommes embarqués par convois de voitures en Algérie en 1957 »[4]. Les autres territoires de l’AOF notamment la Guinée et la Haute Volta contribuèrent aussi au contingent de tirailleurs envoyé en Algérie[5].

Pour nombre de ces soldats, l’Algérie constituait leur baptême de feu. Ils subirent une formation adaptée à la nature de la guerre et à l’environnement du pays qui constitue le premier adversaire du militaire. Comme l’a si bien dit ce tirailleur « l’Algérie est recouverte de montagnes et les points d’eau sont nombreux. Le terrain était rempli de mines anti-personnel souvent  fatales pour le tirailleur »[6]. Et les combattants algériens en avaient bien profité comme l’indique cet ancien d’Algérie : « les combattants du FLN étaient toujours maîtres dans les zones montagneuses quelque soit l’intensité des tirs de l’artillerie dont l’objectif était de les déloger de leur refuge »[7]. En outre, les instructeurs agissaient sur le psychisme du tirailleur pour parer à tout ralliement pour la cause de l’ennemi comme ce qui s’est produit au Vietnam où le vietminh avait en effet réussi à détourner la loyauté de certains tirailleurs à l’égard de la France notamment dans les années 1950 où l’on notait une croissance exponentielle des défaites. Selon le témoignage d’un combattant du Vietnam, « par le biais des antennes clandestines, il nous disait, Taï Den, pourquoi vous mettez-vous du côté des français ? Vous êtes des colonisés comme nous ». Vous devez lutter pour votre indépendance. Regagnez nos troupes, nous vous traiterons comme des amis. Suivez notre exemple »[8]. Mais pour l’Algérie, aucun tirailleur interrogé ne nous a signalé des cas de désertion.

Les soldats africains participèrent à toutes les opérations de la guerre d’Algérie allant de la transmission aux batailles en passant par la propagande, la reconnaissance et les patrouilles. Parmi les tirailleurs qui avaient vécu auparavant la guerre d’Indochine,  la guerre d’Algérie différait beaucoup de l’Indochine qu’il considérait comme « l’enfer, la vraie guerre, rien à voir avec l’Algérie où il fallait faire une opération de maintien de l’ordre »[9]. En revanche, pour ceux qui vivaient pour la première fois une guerre comme le tirailleur Meissa Fall, « la guerre d’Algérie était meurtrière car c’était une guerre où il n’y avait pas de front, mais des zones interdites et ce fut en conséquence très dure pour eux »[10]. Et selon ce tirailleur, il ne dut son salut qu’à son gris-gris (talisman) qui pouvait également garantir la vie sauve à sept personnes se trouvant à son côté gauche[11]. Il eut à le tester lors d’une erreur commise par ses supérieurs concernant une opération de poursuite où l’artillerie pilonnait les positions françaises dans le secteur de Constantine et non celle de l’ennemi entraînant un « sauve qui  peut » dans le rang des tirailleurs et il y eut plusieurs morts et blessés sauf  lui qui en sortit indemne grâce à son talisman[12]. Il souligne également qu’il a encore échappé à la mort dans la zone de Tamalous où une rafale lui avait coupé le ceinturon. Ce qui ne fut pas le cas pour ses camarades tués dans une embuscade et d’autres qui sortirent de la guerre avec de graves blessures ou un membre amputé.

Il faut noter  que le talisman contre les balles, les obus,  faisait partie intégrante de l’attirail du tirailleur qui le rendait confiant et les soldats interrogés en avaient presque tous.

Finalement, faute d’archives, on ne connaît pas le nombre de tirailleurs sénégalais mobilisés dans cette guerre ni le nombre de pertes[13].

Conclusion

Les tirailleurs sénégalais ont joué un rôle fondamental dans la guerre d’Algérie. Ils participèrent, en effet, à toutes les opérations du conflit et réussirent à récolter des victoires mais accusaient aussi de cuisantes défaites qui se soldaient souvent par la mort. La plupart d’entre eux retournèrent en Afrique occidentale entre 1958 et 1959 et n’assistèrent pas à la fin de la guerre qui intervient en 1962, deux ans après l’indépendance de la majeure partie des pays de l’Afrique occidentale.

Par ailleurs, contrairement aux tirailleurs des deux guerres mondiales, les tirailleurs sénégalais sont absents de la mémoire collective. Ils ne furent pas représentés au musée de l’Armée de Dakar et n’existent ni dans les manuels scolaires ni dans les ouvrages et aucun  monument n’a été érigé en leur honneur. Cet état de fait peut s’expliquer par le fait que les deux conflits mondiaux représentent un énorme enjeu avec la question des pensions de retraite et est beaucoup plus valorisant pour le tirailleur qui a participé ici à la libération du monde  contrairement aux guerres de décolonisation comme l’Algérie qui constituent des actes peu flatteurs pour le soldat africain[14].

 

 

 

 

 

Références bibliographiques

Clayton, A., Histoire de l’armée française en Afrique : 1830-1962, Paris, Albin Michel, 550p.

Diagne, A., « Le Sénégal et la guerre d’Indochine : récit de la vie de vétérans », Dakar, UCAD, 1992, 172p. [Mémoire de maîtrise d’Histoire]

Echenberg, M., Les tirailleurs sénégalais en Afrique occidentale française (1857-1960), Dakar/Paris, CREPOS/Karthala, 2009, 348p.

Fall, Nd. M., Histoire militaire du Sénégal de 1939 à 1960, Dakar, UCAD, 1994, 266p. [Thèse de 3ème cycle d’histoire].

L’armée française au Sénégal. Deux siècles d’histoire, Forces françaises du Cap-Vert stationnées à Dakar (eds), Dakar, 2009, 101p.

Khoulé, C. A., « Les tirailleurs sénégalais dans la guerre d’Algérie : la transmission de la mémoire à travers les descendants, 2011, 91p. [Mémoire de maîtrise d’Histoire].

Mbaye, C. A., « Les tirailleurs sénégalais dans la guerre d’Algérie  (1954-1962): la transmission de la mémoire », Dakar, UCAD, 2011, 114p. [Mémoire de maîtrise d’Histoire].

Memmi, A., Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, Paris, Gallimard, 1957, 163p.

Thilmans, G. et Rosière, P., Les tirailleurs sénégalais. Aux origines de la Force noire, les premières années du Bataillon (1857-1880), Gorée, Musée Historique du Sénégal IFAN, 2008, 207p.

 


[1]Entretien avec Meissa Fall, Kaolack (Sénégal), 10 janvier 1993, cité par Ndiogou Michell Fall, Histoire militaire du Sénégal de 1939 à 1960, Dakar, UCAD, 1994, p. 184. [Thèse de 3ème cycle d’histoire].

[2]Entretien avec Omar Mbow, 75 ans, Dakar, 18 décembre 2010 cité par C.A. Mbaye, « Les tirailleurs sénégalais dans la guerre d’Algérie  (1954-1962): la transmission de la mémoire », Dakar, UCAD, 2011, p. 16. [Mémoire de maîtrise d’Histoire].

[3]Entretien avec Sountougoune Goudiaby, 76 ans, Dakar, 12 août 2010

[4]Entretien avec Malick Guèye, 86 ans, Dakar, 25 novembre 2010

[5] www.lexpress.fr

[6] Entretien avec Sassy Ndao, 79 ans, Dakar, 9/03/2011 cité par C.A. Khoulé, « Les tirailleurs sénégalais dans la guerre d’Algérie : la transmission de la mémoire à travers les descendants », 2011, p. 20.[Mémoire de maîtrise d’Histoire].

[7] Entretien avec Meissa Fall, Kaolack, 10 janvier 1993.

[8] Entretien avec Ousmane Niang, Dakar, 2 mai 1991 cité par Aissatou Diagne, « Le Sénégal et la guerre d’Indochine : récit de la vie de vétérans », Dakar, UCAD, 1992, p. 72. [Mémoire de maîtrise d’Histoire].

[9] Sergent chef Tolou Sanou, 78 ans, Burkina Faso, Ancien de l’Indochine et de la guerre d’Algérie in www.lexpress.fr.

[10] Entretien avec Meissa Fall, Kaolack ,10 janvier 1993

[11] Idem

[12] Idem

[13] Voir cependant A. Clayton,Histoire de l’armée française en Afrique : 1830-1962, Paris, Albin Michel, 1994, 550p.  qui a essayé de chiffrer le nombre total de soldats africains en Algérie.

[14] Voir à ce propos  A. Memmi, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, Paris, Gallimard, 1957, pp.  25-26.

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